Soixante-dix-sept centimes. C'est ce que coûterait, au maximum, un film de deux heures regardé en 4K sur Netflix si la taxe par gigaoctet votée le vendredi 30 octobre 2026 à l'Assemblée nationale entrait en vigueur. Reste à savoir qui sortira ces centimes de sa poche : la plateforme qui envoie la vidéo, ou l'abonné qui la regarde.
Le texte vise les émetteurs de contenus, pas les internautes. Sur le papier, la réponse est donc simple. Dans les faits, l'histoire récente des taxes numériques raconte autre chose.
Ce que l'Assemblée a voté le 30 octobre
L'amendement porté par le député socialiste Laurent Lhardit au projet de loi de finances pour 2027 (PLF 2027) crée une taxe de 0,055 euro par gigaoctet sur les flux de données émis par les fournisseurs de contenus : Google et sa filiale YouTube, Meta, Amazon, Netflix et tous les éditeurs qui envoient des données vers les abonnés français. Les fournisseurs d'accès (Orange, Free, SFR, Bouygues Telecom) seraient chargés de mesurer les volumes, sous le contrôle de l'Arcep, le régulateur des télécoms.
Deux garde-fous encadrent la note : elle ne peut pas dépasser 15 % du chiffre d'affaires réalisé en France, ou 2 % du chiffre d'affaires mondial. Son auteur en attend 10 milliards d'euros par an.
Le vote s'est joué dans un hémicycle presque vide : 21 suffrages exprimés, 11 pour, 10 contre. Le rapporteur général du budget, Philippe Juvin, et le gouvernement, par la voix du ministre David Amiel, avaient donné un avis défavorable.
Premier camp : la taxe par gigaoctet tombera sur les plateformes
Les défenseurs du texte avancent un argument de fond. Une poignée d'acteurs américains occupe l'essentiel des tuyaux : selon l'Arcep, Akamai, Netflix, Amazon, Google et Meta représentent ensemble 49 % du trafic acheminé vers les utilisateurs français, d'après son rapport 2026 sur l'état de l'internet. Ce sont eux qui génèrent les volumes et en tirent des revenus. Ce sont aussi eux, plaident les partisans de la taxe, qui contribuent le moins au financement public au regard de leur poids.
Laurent Lhardit présente la mesure comme un rééquilibrage face aux commerces de proximité, soumis à une fiscalité que les géants du numérique contournent. La taxe est due par l'émetteur, et le plafond adossé au chiffre d'affaires empêche, en théorie, qu'elle écrase un acteur au point de le pousser à fuir.
Autre argument, plus économique : sur le streaming vidéo, la concurrence est féroce. Netflix, Disney+, Prime Video et YouTube se disputent les mêmes foyers. Augmenter les prix pour répercuter une taxe française, c'est prendre le risque de perdre des abonnés au profit d'un rival qui, lui, absorberait le coût.
Second camp : la facture finira dans vos abonnements
En face, l'argument est presque arithmétique. Une entreprise qui voit ses coûts grimper cherche à les reporter, et les précédents ne manquent pas. Le rapporteur général l'a dit en séance :
« Le risque est [que les GAFAM] répercutent le poids de cette taxe sur les annonceurs. »
Philippe Juvin, rapporteur général de la commission des finances, Assemblée nationale, 30 octobre 2026
Le précédent de la taxe sur les services numériques
Ce scénario n'a rien d'hypothétique. Après la création de la taxe française sur les services numériques, Google a ajouté à ses factures publicitaires un supplément baptisé « coûts d'exploitation liés à la réglementation ». Sa page d'aide affiche désormais 3 % pour la France. La taxe visait Google. Ce sont ses clients qui la paient.
Le précédent coréen
En Corée du Sud, les fournisseurs de contenus paient les opérateurs pour le trafic qu'ils envoient sur leurs réseaux. Résultat : en décembre 2023, Twitch (groupe Amazon) a annoncé quitter le pays, son patron Dan Clancy affirmant que ses frais réseau y étaient dix fois plus élevés que dans la plupart des autres pays. Le service a fermé le 27 février 2024. Avant de partir, la plateforme avait plafonné la qualité de ses vidéos à 720p. Les spectateurs ont donc payé deux fois : en qualité, puis en service perdu.
Le gouvernement ajoute un argument plus gênant encore pour le camp favorable. Selon David Amiel, environ la moitié du rendement attendu pèserait sur des fournisseurs de contenus plus modestes, notamment français. Une taxe pensée contre les géants qui frappe d'abord les petits ne remplit pas sa mission : elle la retourne.
Combien cela pèserait, usage par usage
Pour mesurer l'enjeu, il suffit de croiser le tarif voté avec la consommation de données que Netflix indique elle-même sur son centre d'aide. Les montants ci-dessous correspondent à une répercussion intégrale, le pire cas pour l'abonné.
| Usage | Données consommées (maximum) | Coût de la taxe |
| 1 heure en qualité basique | 0,3 Go | moins de 2 centimes |
| 1 heure en haute définition | 3 Go | 16,5 centimes |
| 1 heure en 4K | 7 Go | 38,5 centimes |
| Film de 2 heures en 4K | 14 Go | 77 centimes |
Un foyer qui regarde une heure de série en HD chaque soir générerait environ 90 Go par mois, soit près de 5 euros de taxe. Rapporté au prix d'un abonnement, ce n'est pas une paille. Les plateformes ne factureraient sans doute pas au gigaoctet, mais une hausse forfaitaire de quelques euros entrerait parfaitement dans ce calcul.
À l'inverse, ceux qui streament peu ou en basse qualité ne pèsent presque rien. C'est le paradoxe du texte : il taxe le volume, donc il touche d'abord les gros consommateurs de vidéo, qui sont aussi les clients les plus fidèles des plateformes.
Un texte encore loin d'être appliqué
Avant de surveiller votre prochaine facture Netflix, regardez le calendrier. Le PLF 2027 doit encore passer au Sénat, dont la majorité de droite est hostile à cette taxe. Surtout, la présidente de l'Assemblée, Yaël Braun-Pivet, a déjà appelé le Premier ministre Sébastien Lecornu à recourir au 49.3. Dans ce cas, le gouvernement choisit les amendements qu'il conserve, et rien ne l'oblige à garder un dispositif auquel il s'est opposé.
La question technique n'est pas réglée non plus. David Amiel a fait valoir en séance que le mécanisme supposerait des « capteurs de flux » sur les réseaux, ce qui heurte de front le principe de neutralité du Net, selon lequel les opérateurs traitent tous les flux de la même manière. Pour mieux comprendre pourquoi le volume des vidéos varie autant d'une plateforme à l'autre, notre décryptage sur la bataille des codecs vidéo AV1 et H.265 détaille ce qui fait gonfler ou fondre un fichier.
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