« No supported Chrome version supports Manifest V2 anymore. » Cette ligne de code a suffi à rouvrir le vieux match firefox ou chrome. Elle tient dans un message de commit, ces notes techniques que les développeurs laissent en modifiant un code. Elle a été repérée en juin 2026 dans le code source de Chromium, la base de Chrome, et signe la fin d'une époque : plus aucune version prise en charge de Chrome n'accepte les extensions de l'ancienne génération. Parmi elles, la version complète d'uBlock Origin, le bloqueur de publicités le plus réputé du web. Firefox, lui, continue de la faire tourner, au grand plaisir de ceux qui pensaient la question réglée depuis dix ans.
Dans les faits, la bataille semble pliée. En septembre 2026, selon StatCounter, Chrome représente 56,99 % de la navigation sur ordinateur en France, contre 15,39 % pour Edge et 12,76 % pour Firefox. Tous écrans confondus, le panda roux pèse environ 6,6 %. Mais une part de marché mesure une habitude, pas une qualité.
Manifest V3 : ce qui a vraiment changé pour vos extensions
Le Manifest, c'est le règlement intérieur que doit respecter toute extension de navigateur. Avec sa version 3, Google a retiré aux extensions un outil précis, l'interface « webRequest » en mode bloquant, qui leur permettait d'inspecter chaque requête réseau et de décider en direct de la laisser passer ou non. À la place, les bloqueurs doivent fournir à l'avance une liste de règles, plafonnée, que le navigateur applique lui-même.
Google défend ce choix au nom de la sécurité et des performances : une extension qui voit tout passer peut aussi tout espionner. L'argument n'est pas absurde. Il a toutefois un effet secondaire très pratique pour une entreprise qui vit de la publicité, et les critiques ne se sont pas privés de le souligner.
La bascule s'est faite par étapes, à partir de 2024 et jusqu'à la suppression des derniers interrupteurs cachés en 2026. Le développeur d'uBlock Origin, Raymond Hill, a tiré sa conclusion depuis longtemps : sur Chrome, seule reste disponible uBlock Origin Lite, une déclinaison compatible avec les nouvelles règles, et il recommande Firefox à ceux qui veulent la version complète.
En face, Mozilla a pris l'engagement inverse, et l'a écrit noir sur blanc.
« Firefox, however, has no plans to deprecate MV2 and will continue to support MV2 extensions for the foreseeable future. »
Edward Sullivan, blog Mozilla Add-ons, 13 mars 2024
Autrement dit, Firefox n'a aucun projet d'abandonner Manifest V2 et continuera à prendre en charge ces extensions dans un avenir prévisible. Mozilla a réaffirmé cette position en février 2025, en précisant que Firefox gardait les deux mécanismes de filtrage côte à côte. Deux ans et demi plus tard, la promesse tient toujours.
Ce que Chrome a encore pour lui
Réduire Chrome à « le navigateur qui a cassé uBlock », ce serait faire de l'homme de paille. Ses partisans ont des arguments solides, et ils ne se limitent pas à « tout le monde l'utilise ».
La compatibilité et l'écosystème Google
Quand un site est développé, il est d'abord testé sur Chrome et sur les navigateurs bâtis sur Chromium (Edge, Brave, Opera, Vivaldi). Avec près de six ordinateurs sur dix en France, c'est mécanique. Les rares sites qui boudent Firefox, outils professionnels en tête, rappellent régulièrement cette réalité aux utilisateurs du panda roux.
Pour qui vit dans Gmail, Drive, Docs et YouTube, la synchronisation avec le compte Google, entre ordinateur et téléphone Android, est d'une fluidité difficile à battre. Le Chrome Web Store reste aussi le plus gros catalogue d'extensions, de loin.
Un bloqueur allégé, mais qui bloque
uBlock Origin Lite fonctionne. Pour l'immense majorité des sites, il masque les bannières publicitaires et la plupart des pisteurs sans réglage. Ce qu'il perd, ce sont les finesses : filtres personnalisés poussés, réaction immédiate quand un site contourne les règles. Pour un utilisateur qui installe un bloqueur et n'y touche plus jamais, la différence est discrète. Un peu comme passer d'un sabre laser à double lame à un sabre classique : moins spectaculaire, mais les droïdes tombent quand même.
Firefox ou Chrome sur la vie privée : l'avantage n'est pas là où on l'attend
Sur le papier, Firefox part favori. Sa protection renforcée contre le pistage bloque par défaut les cookies tiers de suivi et cloisonne chaque site dans sa propre boîte à cookies, de sorte qu'un réseau publicitaire ne peut plus vous suivre d'une page à l'autre aussi facilement. Chrome, de son côté, a renoncé en 2025 à son grand projet de supprimer les cookies tiers, après des années d'annonces et de reports.
Mozilla n'est pas pour autant un saint laïc. En février 2025, l'éditeur a introduit pour la première fois des conditions d'utilisation et retiré de sa FAQ la promesse de ne jamais vendre les données de ses utilisateurs, avant de reformuler ses textes face à la grogne. L'affaire s'est tassée, mais elle a laissé des traces chez les fidèles.
Le vrai avantage de Firefox se joue ailleurs : sur Android, il accepte les extensions, uBlock Origin complet compris. Chrome pour Android n'en accepte toujours aucune. Sur un téléphone, où passe désormais l'essentiel de la navigation, c'est un argument plus concret que n'importe quelle charte de confidentialité.
Le paradoxe Mozilla
Voici le détail qui pique : Firefox vit en grande partie grâce à Google. L'essentiel des revenus de Mozilla provient des accords qui font d'un moteur de recherche celui par défaut du navigateur, et Google est de loin le premier payeur.
Le 2 septembre 2025, le juge fédéral américain Amit Mehta a rendu sa décision dans le procès antitrust contre Google. Il a refusé d'imposer la vente de Chrome, a interdit les contrats d'exclusivité, mais a laissé Google libre de continuer à payer pour être placé par défaut. Pour Mozilla, c'était l'issue la moins risquée : un jugement plus sévère aurait pu tarir sa principale source de financement.
Résultat, l'alternative au géant est financée par le géant. Ce n'est pas une raison pour fuir Firefox. C'est une raison de mesurer que sa survie tient en partie à un chèque signé à Mountain View.
Ce qu'on installe, nous
Notre choix est clair : Firefox gagne pour qui veut garder la main sur ses extensions, à commencer par un bloqueur de publicités complet, et pour qui navigue beaucoup sur Android. Le navigateur est rapide, ses protections par défaut sont sérieuses, et c'est aujourd'hui le seul grand navigateur dont le moteur n'appartient ni à Google ni à Apple, ce qui compte pour la diversité du web.
Chrome reste la bonne réponse si vous vivez dans l'écosystème Google, si votre travail repose sur des outils web testés uniquement sur Chromium, ou si vous ne touchez jamais aux réglages d'une extension. uBlock Origin Lite fera alors le travail sans bruit.
La bonne nouvelle, c'est qu'il ne s'agit pas d'un mariage : l'import des favoris et des mots de passe prend quelques minutes dans les deux sens. Testez une semaine, puis jugez.
Envie de prolonger le duel ? Retrouvez nos autres décryptages de la rubrique Vie connectée, et proposez-nous votre propre match via la page contact.